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03Histoire · 06 MAI 2026

D'un podomètre japonais à votre montre connectée, l'histoire surprenante des 10 000 pas.

Le chiffre des 10 000 pas par jour est devenu une norme mondiale de santé. Son origine, pourtant, n'a rien de scientifique. Histoire d'un slogan publicitaire japonais des années 1960 qui s'est imposé comme une vérité, et de ce que la science dit aujourd'hui de cette cible mythique.

Lecture · 11 min8 sources citées

Vous l'avez probablement entendu mille fois. À la salle de sport, chez votre médecin, dans le cadran de votre montre connectée, dans les recommandations officielles de la plupart des organismes de santé, il faut viser dix mille pas par jour. Ce chiffre est devenu si omniprésent qu'il a acquis le statut d'une vérité scientifique évidente, comme les huit verres d'eau quotidiens ou les cinq fruits et légumes par jour.

Pourtant, ce chiffre n'est pas issu d'une étude clinique. Il n'a jamais été validé par une méta-analyse. Aucun comité scientifique international ne l'a établi à partir de données rigoureuses. À l'origine, c'est un slogan publicitaire créé en 1965 par une entreprise japonaise pour vendre un podomètre. Ce qui rend cette histoire fascinante, c'est qu'elle illustre comment un argument marketing peut devenir, en l'espace de soixante ans, une norme mondiale de santé publique acceptée par des milliards d'individus.

Cet article raconte cette trajectoire. Comment, dans le Tokyo de 1963, une conversation entre un médecin et un ingénieur a abouti à un chiffre arbitraire. Comment ce chiffre s'est diffusé du Japon vers le monde. Comment la science a, des décennies plus tard, partiellement validé puis substantiellement nuancé cet objectif. Et surtout, ce que cela révèle sur la manière dont nos cibles de santé sont véritablement construites.

Tokyo, 1963, la conversation qui a tout déclenché.

Pour comprendre la naissance des dix mille pas, il faut remonter au Tokyo de 1963. La capitale japonaise est en pleine effervescence, les Jeux olympiques d'été doivent s'ouvrir l'année suivante, en octobre 1964. C'est la première fois qu'un pays asiatique organise les Jeux. Pour le Japon, qui sort encore difficilement de l'après-guerre, c'est un moment de fierté nationale et un projecteur sur la modernité du pays.

Mais cette modernité a un revers. La société japonaise, longtemps rurale et très active physiquement, s'urbanise rapidement. Les emplois de bureau remplacent les emplois manuels. Les transports motorisés se généralisent. Et dans le sillage de cette transformation économique, un phénomène nouveau apparaît, l'obésité, jusque-là pratiquement absente des préoccupations de santé publique japonaises, commence à inquiéter les médecins.

C'est dans ce contexte qu'Iwao Ohya, médecin et directeur d'une grande clinique de Tokyo, exprime ses préoccupations à un ingénieur de la société horlogère Yamasa Tokei Keiki. Cet ingénieur s'appelle Juri Kato. Le diagnostic du médecin est simple, la sédentarité galopante des Japonais menace leur santé à long terme. La solution qu'il propose est tout aussi simple, il faudrait que chacun marche dix mille pas par jour pour compenser cette baisse d'activité [1].

Pourquoi dix mille ? Aucune étude clinique n'avait établi ce chiffre comme cible optimale. Aucune méta-analyse n'avait été menée à ce sujet, le concept même de méta-analyse était à l'époque encore embryonnaire en médecine. Iwao Ohya avait estimé, sur la base de son intuition clinique, qu'environ deux fois le niveau d'activité moyen d'un adulte japonais sédentaire serait suffisant pour maintenir une bonne santé. Ce niveau moyen était estimé à environ 3 500 à 5 000 pas par jour. Doublé, cela donnait approximativement dix mille.

Mais ce calcul approximatif rencontrait deux atouts décisifs qui allaient sceller le destin du chiffre, une résonance linguistique et un potentiel marketing exceptionnels.

Manpo-kei, le mot et le chiffre.

Le mot japonais pour « dix mille » se compose de trois caractères, 万歩計 (manpo-kei). Décomposé, cela donne, (man), dix mille, (po), pas, (kei), compteur. Soit littéralement, « compteur de dix mille pas ». Ce qui rendait ce nom particulièrement frappant pour les Japonais, c'est l'aspect graphique du caractère 万 lui-même. Selon plusieurs analyses culturelles publiées depuis, ce caractère ressemble vaguement, pour l'œil japonais, à la silhouette d'une personne en train de marcher[2]. La promesse du produit était donc inscrite jusque dans son écriture, un compteur de pas dont le nom évoque visuellement l'acte de marcher.

Pour Juri Kato, l'ingénieur chargé du développement, la formule était parfaite. Le chiffre dix mille était simple à retenir, motivant sans être intimidant, et le nom du produit faisait le travail publicitaire à lui seul. Après deux ans de développement, le Manpo-kei est commercialisé en 1965, juste après la fin des Jeux olympiques de Tokyo qui avaient massivement sensibilisé la population japonaise à l'importance de l'activité physique [1][3].

Le succès est immédiat. Des clubs de marche se forment dans tout le Japon. La Japan 10,000-step Walking Association se crée et se déploie dans les 47 préfectures du pays, organisant des sorties collectives mesurées au Manpo-kei. Le chiffre s'installe dans la culture populaire japonaise comme un objectif quotidien évident, une sorte de mantra de santé publique adopté par des millions de personnes, sans qu'aucune étude n'ait validé sa pertinence.

Hatano, la validation scientifique a posteriori.

L'histoire prend un tournant intéressant dans les années qui suivent. Le chiffre arbitraire devient si populaire au Japon qu'il finit par attirer l'attention de chercheurs académiques. Le plus connu est le Dr Yoshiro Hatano, professeur à l'université de Kyushu (Kyushu University of Health and Welfare).

Hatano s'intéresse au phénomène d'un point de vue scientifique, ce chiffre arbitraire de dix mille pas correspond-il, par hasard, à un véritable seuil de bénéfice santé ? Dans une série d'études publiées dans les années 1990, il étudie la dépense énergétique liée à différents niveaux de marche quotidienne. Sa conclusion la plus citée provient d'un article de 1993 [4], pour un adulte japonais sédentaire moyen, atteindre dix mille pas par jour représente environ deux fois son niveau d'activité habituel et entraîne une dépense supplémentaire d'environ 300 kilocalories par jour.

Hatano ne prouve pas que dix mille pas est la cible optimale. Il montre simplement que ce niveau correspond à un doublement raisonnable de l'activité moyenne, et que ce doublement produit un déficit énergétique compatible avec une protection contre la prise de poids. C'est une validation partielle, qui dit en substance, le chiffre n'est pas absurde, il correspond à un niveau d'activité bénéfique. Mais cela ne signifie pas qu'il soit le bon chiffre, ni qu'il soit nécessaire à tout le monde.

Pourtant, c'est cette validation partielle qui va alimenter, dans les décennies suivantes, l'adoption mondiale du chiffre. Reproduit dans des articles de presse santé, repris par des programmes de bien-être en entreprise, intégré dans les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé, le chiffre acquiert progressivement un statut quasi-officiel. En 2015, le ministère japonais de la Santé recommande lui-même dix mille pas par jour comme cible nationale [1].

La conquête mondiale, du Manpo-kei à l'Apple Watch.

Le passage du Japon au reste du monde s'opère lentement dans un premier temps, puis brutalement à partir des années 2000. Trois facteurs convergent pour propulser le chiffre des dix mille pas hors de l'archipel.

Le premier facteur, c'est la diffusion technologique. Yamasa Tokei Keiki commercialise ses podomètres en Amérique du Nord et en Europe sous les marques YAMAX et DIGI-WALKER. D'autres entreprises asiatiques et occidentales s'engouffrent dans la brèche. Les podomètres deviennent des produits grand public abordables, et le chiffre de dix mille pas accompagne mécaniquement leur diffusion comme étiquette de cible standard.

Le deuxième facteur, c'est la légitimation institutionnelle. Au début des années 2000, plusieurs études américaines reprennent et amplifient le chiffre. Des programmes de santé publique l'adoptent. L'OMS, sans valider explicitement le chiffre comme cible scientifique, le tolère implicitement dans ses communications grand public. Quand une institution de cette stature ne contredit pas un chiffre, elle le légitime de fait.

Le troisième facteur, c'est la révolution des wearables. À partir de 2007 avec le lancement du Fitbit, et plus encore avec l'Apple Watch en 2015, les bracelets connectés et montres intelligentes se généralisent. Tous reprennent le chiffre des dix mille pas comme cible par défaut. Pour des centaines de millions d'utilisateurs dans le monde, ce chiffre s'affiche désormais quotidiennement sur leur poignet, sans qu'ils aient jamais entendu parler de Yamasa Tokei Keiki, du Manpo-kei, ni d'Iwao Ohya. Le chiffre s'est totalement dissocié de son origine.

En 2020, on estime qu'environ un milliard de personnes dans le monde possèdent un appareil capable de compter leurs pas, et que la grande majorité d'entre eux a internalisé le chiffre de dix mille comme cible quotidienne. Soixante ans après une conversation entre deux hommes à Tokyo, leur chiffre arbitraire est devenu une norme planétaire.

Ce que la science dit vraiment, les vraies cibles selon votre âge.

La science contemporaine a depuis examiné en détail la question, quelle est la cible optimale en termes de pas quotidiens, et le chiffre de dix mille tient-il vraiment la route ? Les réponses, particulièrement depuis les années 2020, sont nuancées et instructives.

La méta-analyse de référence sur le sujet a été publiée en 2022 dans The Lancet Public Health[5]. Elle a synthétisé les données de 15 cohortes internationales représentant 47 471 adultes suivis pendant plusieurs années, avec un suivi des décès comme indicateur final. Ses conclusions sont nettes.

Pour les adultes de 60 ans et plus, la réduction du risque de mortalité atteint un plateau à environ 6 000 à 8 000 pas par jour. Au-delà, on ne gagne plus grand-chose en termes de longévité.

Pour les adultes plus jeunes, le plateau se situe plutôt entre 8 000 et 10 000 pas par jour.

Et fait crucial pour ceux qui partent de bas, la protection commence dès 3 000 à 4 000 pas par jour. Une étude américaine sur des femmes âgées a même trouvé que passer de 2 700 à 4 400 pas par jour réduisait déjà la mortalité de 41 %, avec un plateau atteint vers 7 500 pas [6].

L'autre constat important de la recherche récente, c'est l'importance de la cadence, pas seulement du volume. Marcher dix mille pas en traînant les pieds toute la journée n'a pas le même effet que marcher 7 000 pas dont une partie à allure soutenue. Une cadence d'environ 100 pas par minute est considérée comme le seuil de l'intensité modérée, qui apporte les bénéfices cardiovasculaires les plus marqués [7]. Une cadence soutenue sur 30 à 60 minutes par jour est probablement plus utile que 12 000 pas dispersés à allure lente.

Ce que cette histoire révèle sur les chiffres qui structurent notre santé.

L'histoire des dix mille pas n'est pas anecdotique. Elle illustre un phénomène plus large, beaucoup de chiffres qui structurent nos comportements de santé ont des origines plus floues qu'on ne le croit.

Les huit verres d'eau par jour dont on parle souvent ? Probablement issus d'une recommandation américaine des années 1940 qui mentionnait « 2,5 litres d'apport hydrique total, dont une grande partie via l'alimentation ». Le « via l'alimentation » a progressivement disparu dans les reprises grand public, transformant une recommandation nuancée en un slogan déconnecté de la science. C'est ce que nous expliquons en détail dans notre article sur l'hydratation après 50 ans .

Les cinq fruits et légumes par jour ? Issus d'une campagne de santé publique californienne des années 1990, optimisés pour la mémorisation plutôt que pour leur précision nutritionnelle. La recherche actuelle suggère plutôt sept à dix portions comme cible optimale, mais le slogan des cinq, plus simple, a survécu.

L'IMC comme indicateur d'obésité ? Inventé dans les années 1830 par un statisticien belge, Adolphe Quetelet, qui n'avait jamais étudié la santé et avait créé l'indice à des fins purement démographiques. Son utilisation comme outil clinique de diagnostic est arrivée bien plus tard, et reste contestée par de nombreux chercheurs.

Le point commun de ces chiffres, c'est leur trajectoire, un chiffre simple, mémorable, créé pour des raisons pratiques ou commerciales, finit par devenir une norme acceptée. Quand la science l'examine plus tard, elle le confirme partiellement et le nuance, mais le chiffre original reste ancré dans la culture populaire bien après que la science ait avancé.

Ce qu'il faut retenir.

Trois idées centrales émergent de cette histoire. Premièrement, le chiffre de dix mille pas n'est pas issu de la science mais d'une stratégie publicitaire japonaise des années 1960, conçue pour vendre un podomètre nommé Manpo-kei. Deuxièmement, il n'est pas absurde pour autant, la recherche moderne a confirmé qu'atteindre ce niveau de marche apporte des bénéfices, mais il n'est pas optimal pour tout le monde, les adultes de 60 ans et plus tirent l'essentiel des bénéfices entre 6 000 et 8 000 pas par jour. Troisièmement, et c'est peut-être le plus important, cette histoire illustre comment nos cibles de santé sont souvent plus arbitraires qu'elles n'en ont l'air, et qu'il est utile de garder un œil critique sur les chiffres qu'on nous présente comme évidents.

Pour Basculer, la conclusion pratique est simple, ne vous laissez pas emprisonner par des chiffres ronds qui ne correspondent peut-être pas à votre profil. La meilleure cible est celle qui est scientifiquement adaptée à votre âge et tenable dans la durée. Pour la marche, comme pour tout le reste de la nutrition, c'est la régularité qui produit les résultats, pas la précision arithmétique d'un objectif chiffré.

Sources citées

Les références citées dans cet article.

  1. 01
    Wikipedia contributors, Pedometer. Wikipedia, 2025. Article de référence sur l'histoire du podomètre, citant notamment l'épisode Iwao Ohya / Juri Kato à Tokyo en 1963.
  2. 02
    Cox D., Watch your step: why the 10,000 daily goal is built on bad science. The Guardian, 3 septembre 2018. Enquête sur les origines marketing du chiffre.
  3. 03
    Yamasa Tokei Keiki / YAMAX Corporation, Histoire officielle de l'entreprise. Site corporatif yamax-yamasa.com. Confirme la commercialisation du Manpo-kei en 1965 sous le slogan « Healthcare with 10,000 steps/day ».
  4. 04
    Hatano Y., Use of the pedometer for promoting daily walking exercise. International Council for Health, Physical Education and Recreation, 1993, vol. 29, p. 4-8.
  5. 05
    Paluch A. E., Bajpai S., Bassett D. R. et al., Daily steps and all-cause mortality: a meta-analysis of 15 international cohorts. The Lancet Public Health, 2022, vol. 7(3), p. e219-e228.
  6. 06
    Lee I-M., Shiroma E. J., Kamada M. et al., Association of Step Volume and Intensity With All-Cause Mortality in Older Women. JAMA Internal Medicine, 2019, vol. 179(8), p. 1105-1112.
  7. 07
    Tudor-Locke C., Han H., Aguiar E. J. et al., How fast is fast enough? Walking cadence (steps/min) as a practical estimate of intensity in adults: a narrative review. British Journal of Sports Medicine, 2018, vol. 52(12), p. 776-788.
  8. 08
    Tudor-Locke C., Hatano Y., Pangrazi R. P., Kang M., Revisiting "How Many Steps Are Enough?". Medicine & Science in Sports & Exercise, 2008, vol. 40(7S), p. S537-S543. Article cosigné par Hatano lui-même qui revisite ses conclusions de 1993.

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